Mondiaux d’athlétisme: le récit d’un marathon dantesque sous la chaleur de Doha

Il est près de 3 heures du matin, ce samedi, sur la corniche de Doha et sa petite silhouette frêle mais robuste se détache à l’horizon. Le clan belge qui est resté pour l’attendre se lève d’un seul homme. Tout le monde est rincé par cette chaleur persistante de 32º, ce taux d’humidité de près de 75 % et ce ressenti de 40º mais personne n’ose se plaindre face à Manuela Soccol. A 31 ans, elle s’est accrochée comme une damnée dans ces conditions dantesques pour finir… 31e du marathon féminin des Mondiaux, cette épreuve tant décriée parce que jugée irresponsable.

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A l’arrivée, où chaque concurrente est accueillie par des feux de Bengale, règne un certain chaos comme depuis le début de cette course lancée vendredi soir, à 23h59, par l’émir du Qatar et Sebastian Coe, le président de la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF). La tribune d’honneur, garnie de quelques dizaines de dignitaires locaux, est complètement vide, deux speakers, l’un en anglais, l’autre en arabe, s’excitent sans que personne ne comprenne quoi que ce soit à leur charabia qu’ils ne distillent finalement que pour eux-mêmes, et tout le monde court dans tous les sens sur ce circuit que l’on a traversé dans tous les sens pendant toute la durée de l’épreuve sans jamais être surveillé. Une vraie kermesse… mais sans l’ambiance.

« J’en veux à l’IAAF »

« J’en veux à l’IAAF d’avoir lancé ses invitations aussi tard, c’était totalement irresponsable », regrette amèrement Roel Parys, le médecin de l’équipe belge, venu constater les dégâts et assister Soccol et Hanna Vandenbussche, les deux athlètes noir-jaune-rouge au départ, qui n’ont appris qu’il y a une bonne semaine qu’elles pourraient être de la partie. « On ne peut pas s’acclimater à ce type de conditions en si peu de temps… »

Hanna Vandenbussche a abandonné après 15 kilomètres.
Hanna Vandenbussche a abandonné après 15 kilomètres. - Photo News

Les 40 courageuses (sur 68 au départ) qui ont tenu jusqu’au bout arrivent au compte-gouttes. On leur offrirait bien à chacune un t-shirt avec la mention « J’ai survécu Doha 2019 » en les voyant pour la plupart hagardes, soutenues par leur entourage. Ce marathon, remporté en souriant par la Kenyane Ruth Chepngetich en 2 h 32.43, elle qui détient la meilleure performance de l’année en 2 h 17.08 depuis sa victoire à Dubai, le 17 janvier, a été, comme on s’y attendait, pour certaines, un véritable carnage. Un peu avant le 15e kilomètre, elles ont commencé à tomber comme des mouches, qu’il a fallu aller chercher sur des civières posées sur des voiturettes de golf un peu partout sur ce circuit de 6 km sur lequel elles ont tourné comme des automates.

Vandenbussche, une des premières à renoncer

Hanna Vandenbussche a été l’une des premières à renoncer. Il y a deux jours, pourtant, lors de la conférence de presse organisée par la Ligue belge, elle avait expliqué qu’elle s’était bien préparée pour le marathon de Berlin, prévu ce dimanche, et qu’aller là-bas ou ici, finalement… L’idée de courir un championnat du monde avait fait pencher la balance.

A son retour au départ, où était prévue une antenne médicalisée placée dans une grande tente blanche, un peu comme un poste avancé dans une zone de guerre, c’est tout juste s’il n’a pas fallu lui envoyer une des nombreuses chaises roulantes prévues à cet effet. Titubant, s’appuyant sur un des accompagnateurs de l’équipe, elle a disparu dans l’espace réservé aux différentes équipes sans dire un mot. Plus l’énergie.

« Avec sa grande taille, Hanna avait plus de chances de succomber plus vite que Manuela », explique le docteur Parys. « Le problème avec cette température et ce taux d’humidité, c’est que la transpiration ne s’évapore pas. Du coup, le corps ne parvient pas à se refroidir. Et quand la température corporelle monte au-dessus de 40º, le rythme cardiaque diminue et les organes arrêtent de fonctionner comme d’habitude. Après avoir ralenti, elle a vraiment bien fait de s’arrêter, mais j’imagine qu’il lui faudra des mois pour récupérer… »

« Plus jamais ! »

Assise sur le rebord de la route, quelques instants à peine après l’arrivée, Manuela Soccol demande qu’on lui enlève – délicatement – ses chaussures. « Ca fait un bien fou ! », lance-t-elle d’emblée. Quand on ose enfin lui demander ses premières impressions, un « plus jamais ! » sort instantanément de sa bouche, déclenchant l’hilarité générale.

Si elle vient de disputer son dernier marathon avant de se reconvertir vers les distances plus longues et l’a bouclé en (tout juste) moins de 3 heures (2 h 59.11), elle l’a fait un peu pour elle et beaucoup pour son compagnon, chez qui on a décelé un cancer de la peau il y a un bon mois. « J’avais dit à l’époque que j’arrêtais tout, mais j’ai finalement changé d’avis. Vous savez, dans un marathon, surtout disputé dans des conditions pareilles, on pense toujours un moment à abandonner. Mais moi, aujourd’hui, je ne l’aurais fait pour rien au monde. »

Alors, « préparée mentalement à souffrir », elle a mené sa course à son rythme, petite foulée après petite foulée. « Le premier tour a encore été, mais dès le deuxième… A mi-chemin, je pensais qu’on était déjà au kilomètre 40, c’était horrible ! Une course pareille, c’est juste survivre. J’ai bu tout ce que j’ai pu, j’ai temporisé quand il le fallait. J’ai malgré tout l’impression de ne m’être jamais mis dans le rouge. »

Ce que sa volubilité semble confirmer.

« Merci »

Les encouragements, le long du parcours, ont été très mesurés. Sur la majeure partie de celui-ci, il n’y avait personne à cette heure de la nuit – mais il n’y en aurait pas eu beaucoup plus en plein jour… « J’ai quand même vu un petit groupe de Belges là-bas au fond », dit Soccol, en pointant vers le skyline de Doha. « Je ne les connaissais pas mais ils m’ont bien soutenue. Comme vous. Merci d’être restés si tard pour moi ! »

« A côté de ceci, le marathon des Jeux de Rio (disputés par 35º, NDLR), c’était… bien », conclut-elle. « Mais cette course, je ne l’oublierai jamais. Cela restera une de mes plus mémorables. »

Pas que pour elle.

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